Réseaux sociaux : miroir, joli miroir dis moi qui est le plus beau ?

En tant que site d'information et de sensibilisation sur la vie de l'archipel de Kerkennah nous utilisons les réseaux sociaux pour partager avec le plus grand nombre ce que nous produisons bénévolement. Ces social medias semblent incontournables. Mais ils semblent aussi contournés de leur propre objectif. A l'origine les bien connus, Instagram, TikTok, LinkedIn, Twitter, Facebook, Snapchat & Co sont des technologies de l'information. En ce sens, les réseaux sociaux visent à Informer et à partager du contenu. Mais leur utilisation peut aussi entrer en résonance avec l'intime de chacun. Parler de soi devient le coeur du contenu partagé sur la toile, comme l'effet de l'eau sur Narcisse... Et comme le bon vieux conte de Blanche neige, "Miroir, joli miroir, dis moi qui est le plus beau ?

Réseaux sociaux : De l'information, à l'info sur Soi

En tant que représentation imagée de l’organisation sociale, le réseau permet d’évoquer l’idée de connexion, de flux, d’échange, d’interaction, de liens et d’alliances (Bagla-Gökalp, 2000). Granjon (2011) constate ainsi que "les auto(re)présentations numériques de soi ne cessent de prendre de l’ampleur". Cela permet de voir dans le réseau social numérique "des formats d’exposition de soi" qui se présentent sous forme de profils en 2 dimensions :

  • des traits identitaires (plutôt stables) qui donnent une image de ce que l’on est (ou dit être nous précise Granjon)
  • des caractéristiques (plutôt instables) qui concernent les préférences de soi et de ce que l’on fait."

Vous vous reconnaissez probablement dans cette définition égotique de ces formats d'exposition de soi sur le réseau social ? Granjon nous rappelle finalement que le réseau social numérique nous invite à créer notre identité narrative (Ricœur, 1988) ou à produire une écriture de soi (Foucault, 2001).

Réseaux sociaux et sentiment égotique

Cette toile des interconnexions offre un terreau idéal pour nourrir le sentiment égotique d'exagération de la personnalité, conduisant à parler de soi en permanence. Que ressent l'égotique ? Un désir insatiable de montrer avec une immense jouissance, aux autres, au réseau, son importance et ce qu'il fait.

Sans cette dimension égotique, le réseau de liens peut concourir à de belles choses comme le partage d'une information relative à une action, à une oeuvre. Ainsi comme le souligne Bagla-Gökalp (2000), "les décisions des individus sont uniquement intelligibles dans le cadre de leurs liens sociaux ou de leurs réseaux de relations interpersonnelles". Comme le rappelle l'auteur, le réseau est un concept qui n'est pas nouveau. Notamment ce qui est crucial dans le réseau (quel qu'il soit) c'est la vertu créatrice du lien. Que crée-t-il ? Le réseau, crée un sentiment d’appartenance et d’obligations. Se dégager de ces pressions de groupe revient à sortir du réseau. S'en nourrir est égotique.

Pour nombre de sociologues, les liens informels et les réseaux interpersonnels sont la clé de compréhension des comportements de l'individu encastré dans un tissu social. Les réseaux numériques ne semblent pas faire exception. Ils peuvent même aussi conduire à des réactions peu glorieuses et peu (non) altruistes de cyber-harcèlement notamment et dans sa version haineuse, de "Hate bashing".

Le hate bashing : une limite des réseaux sociaux

Il vous est peut être arrivé de critiquer ou de vous faire critiquer sur les réseaux sociaux, nommément ou non mais par principe toujours en "public" puisque le réseau profite des commentaires qui y sont déposés...

Les insultes indirectes et le partage sur les réseaux pour s’adresser à une personne sont d’une maturité exemplaire. Le « hate bashing », sans vraiment nommer la personne visée, est un mode d’agression, une forme d’harcèlement indirect, passif-agressif. Ce type de comportement est digne d’une personne très courageuse pour assumer les conséquences négatives d’une confrontation directe.

Un message agressif et public "l'air de rien" est révélateur de la fragilité de son auteur. Entre problème d’estime de soi, de contrôle sur l'autre, de frustration que l'auteur n'arrive pas à gérer, on lit à travers un commentaire de hate bashing l'intimité psycho-affective de l'auteur qui se dévoile comme un enfant qui pique sa colère sur la place publique. Cela fait l'effet d'un message clair « Je crie au monde entier que je suis frustré et que je n’aime pas ne pas contrôler l’autre… ».

Le réseau social : utile à qui ?

Chez Kerkenniens, nous sommes de plus en plus dubitatifs de l'intérêt des réseaux sociaux et de leur impact sur la société. Certes, pour ce qui nous concerne, kerkenniens les utilise pour partager le contenu même de la vie de l'archipel qui porte son nom. Nous partageons en effet les articles que nous publions sur le site pour qu'ils puissent être lus et donner à chacun de l'information susceptible de les intéresser et d'aider les acteurs du territoire de Kerkennah.

Partager du contenu peu lu... sur les réseaux sociaux

Cette volonté de partager est la raison d'être de notre site. Mais nous devons le constater, peu de personnes lisent entièrement nos articles que nous mettons des heures à réaliser... Nous pouvons écrire n'importe quoi, produire un contenu totalement loufoque, les like continuent sur les pages facebook ou Instagram de Kerkenniens. Un jour nous le ferons... et nous constaterons...

Dévoiler sa fragilité sans s'en rendre compte : pris dans la toile du filet psycho-affectif

Nous voyons un phénomène qui nous semble assez typique et caractéristique de notre monde contemporain. Il s'agit de l'autosatisfaction. Oui oui, la pratique de l'auto-compliment et de "l'auto-moi-même"... Le truc assez surprenant c'est de poster des choses et de se féliciter des actions en s'auto-complimentant. Miroir, joli miroir, dis moi qui est le plus beau ? N'y a-t-il pas là de quoi donner envie de réfléchir à 2 fois ou même à 3. Comme le conte nous l'enseigne, la réponse du miroir est destructrice mais la question est révélatrice du problème de départ.

Besoin de reconnaissance : le puits sans fond...

Pourquoi, quand on fait une action, a-t-on besoin de le crier haut et fort, parce qu'on en est l'initiateur, ou l'organisateur ? C'est moi moi moi qui l'ai fait ! Grand besoin de reconnaissance s'il en est ! Le réseau social numérique est un palliatif des souffrances. Il se nourrit des blessures de reconnaissance de l'individu. Un réseau social ne se porte jamais aussi bien que quand les acteurs du réseau déversent leur fragilité (rejet, besoin de reconnaissance, humiliation, besoin d'estime de soi). Sur la toile des interconnexions, les liens par nature et par structure amplifient le son de la souffrance et des blessures narcissiques. Le bashing peut alors devenir collectif et dans tout les cas, malsain et destructeur.

Le réseau comme source narcissique

OK nous comprenons qu'il est important de communiquer sur les actions. Mais faire de l'auto-promotion ou du moins avec toujours les mêmes personnes qui complimentent le même type d'actions fait perdre le sens même du partage. L'objectif étant de communiquer des actions dans un but commercial (ou non), il s'agit de donner la possibilité aux autres d'adhérer à ces actions. Or on découvre une auto-satisfaction à l'extrême pour donner un sens à une vie peut-être peu glorieuse, mais qui donne l'impression d'être une cause importante. Le réseau social devient un support du marketing de soi...

Le rire de Kali qui regarde la nature humaine

Revenons à des choses simples et efficaces : aider sans attendre en retour quoi que ce soit !

Dans les trois religions monothéistes - le judaïsme, le christianisme et l'islam - il existe des enseignements qui soulignent l'importance de l'humilité et de la modestie pour les croyants. Voici quelques passages clés dans chaque religion qui mettent en avant cette idée :

  • Judaïsme
  • 1. Proverbes 11:2 : "L'orgueil vient, puis vient la honte; la sagesse est avec les humbles." 2. Psaume 131:1 : "Éternel, je n'ai ni un cœur qui s'enfle, ni des regards hautains; je ne m'occupe pas de choses trop grandes et trop relevées pour moi."

  • Christianisme
  • 1. Matthieu 23:12 (Jésus enseignant) : "Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé." 2. Philippiens 2:3 : "Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir d'une gloire sans valeur, mais avec humilité considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes."

  • Islam
  • 1. Coran 25:63 : "Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s'adressent à eux, disent : "Paix !"." 2. Hadith de l'islam, rapporté par Muslim : "Quiconque s'humilie par modestie, Allah l'élèvera."

Ces passages soulignent tous l'idée qu'il est important pour les croyants de rester humbles et de ne pas chercher à se valoriser de manière excessive. Ils invitent à adopter une attitude de modestie envers les autres et à reconnaître notre position en tant qu'êtres humains devant "Dieu".

Se détacher du miroir pour être dans la plénitude de ce que l'on est : notre altérité

Au delà des sources religieuses monothéistes, si nous cherchons dans la philosophie bouddhiste, l'humilité et la non-valorisation de soi sont également des principes importants. Voici quelques enseignements bouddhistes qui mettent en avant cette idée :

  • 1. Dhammapada 61 : "Ne sous-estimez pas les petites bonnes actions, car une petite étincelle peut allumer un feu immense."
  • 2. Dhammapada 5 : "Ne pense pas légèrement des actes négligés, disant : 'Ce ne sont que des petites choses.' De goutte en goutte, un vase se remplit ; de même, le sage s'emplit de mérites."
  • 3. Anguttara Nikaya 6.10 : "Quiconque est humble et libre de l'orgueil est vraiment noble."
  • 4. Sutta Nipata 1161-1162 : "Un sage ne se vante pas, ni d'habileté ni de pouvoir. Simplement, à l'abri de l'ignorance et de l'attachement, il surmonte ses propres peines."

Le non-soi : clé de la libération

Dans le bouddhisme, l'accent est mis sur la réalisation de la vacuité de soi et la reconnaissance de l'interconnexion de tous les êtres. La doctrine du non-moi est au coeur de la pensée boudhique (Lamotte, 1977). L'humilité est encouragée en tant que moyen de transcender l'ego et de cultiver la compassion envers les autres. Le renoncement à l'attachement et à l'orgueil est considéré comme un chemin vers l'éveil et la libération du cycle des souffrances.

Que sommes-nous aujourd'hui pour dire que nos actions sont magnifiques et pleins de bonne volonté ? Essayons de nous recentrer sur l'essentiel en aidant notre prochain sans rien attendre en retour.... Il est temps de changer de cap cher(e)s ami(e)s et de revenir à l'essentiel, notre altérité, notre rapport à l'autre commence par le rapport à soi.

"Notre petit Moi n'en est pas un mais nous l'entourons d'amour et de soins, nous le défendons avec haine et acharnement contre toute attaque extérieure et que d'illusions ne nous faisons-nous pas à son sujet ?" (Lamotte, 1977, p. 71)

Les réseaux sociaux comme toute technologie ont leurs avantages et leurs inconvénients. Chez Kerkenniens, nous les utilisons avec beaucoup de parcimonie et nous sommes convaincus que le bouche à oreille est le moyen le plus qualitatif pour vraiment se faire connaitre, au delà des écrans... parce que dans le bouche à oreille, ce sont les sens qui parlent et ils ne se trompent guère...

Kali, dans sa version d'elle-même, plénitude de Soi